La Journée internationale des femmes et filles de science se tient chaque année depuis 2015 à l’initiative de l’ONU, afin de promouvoir la participation et l’engagement des femmes et des filles dans ce champ de connaissance et d’activité. Chercheuse au sein de l'unité OPIS d'Inria Saclay, Émilie Chouzenoux a eu recours aux ressources de GENCI pour un projet relatif à la COVID-19. Elle a accepté de répondre à nos questions. Elle revient ici sur son parcours, sur les raisons qui l'ont poussée à choisir son métier, sur ses projets de recherche. Si elle évoque bien entendu les difficultés d'accès des femmes aux carrières scientifiques et technologiques, Émilie Chouzenoux évoque également des pistes de progrès. 

Bonjour Émilie. Tout d’abord, merci de prendre le temps de l’échange. Est-ce que vous pourriez-vous présenter et nous raconter votre parcours ?

Bonjour. Je m’appelle Émilie Chouzenoux [2]. J’ai 36 ans. Bretonne du Morbihan, je viens de Vannes, où je suis allée au lycée et en classe prépa maths. En 2004, j’ai intégré une école d’ingénieurs : Centrale Nantes. Je suis aujourd’hui Chargée de recherche à Inria Saclay [3], et ce depuis 2019. Auparavant, j’étais Maître de conférences à l’Université Paris- Est Marne-la-Vallée.

Au cœur de mon parcours, il y a mon goût pour les mathématiques. Elles m’attirent depuis l’enfance. J’ai un vrai plaisir à résoudre des problèmes pour le dire ainsi. Après la prépa, j’ai été très enthousiasmée en école d’ingénieur par les interventions de médecins qui venaient parler des implications des maths et des sciences dans leur travail. J’ai trouvé ça génial : les maths au service de la société ! Ça a été un moteur et ça le reste encore !

C’est ce qui vous a conduit à faire de la science votre métier ?

L’idée de rendre le monde meilleur avec les maths a probablement quelque chose de très utopique. Mais il est important pour moi que mon activité ait un impact positif sur le plan sociétal.

En dernière année d’école, j’ai choisi une spécialité, « automatique et traitement du signal ». Très intéressée par tout ce qui est utilisation des mathématiques appliquées à l’imagerie médicale, j’ai eu alors l’opportunité de déposer une candidature pour une thèse portant sur les algorithmes d’optimisation pour la reconstruction d’images dans une modalité qui s’appelle la « tomographie par émission de positrons » (TEP). Moins connue que l’IRM, la TEP est utilisée dans la recherche sur la maladie d’Alzheimer, mais aussi dans la lutte contre le cancer.

 Le principe est relativement simple. Des zones du cerveau vont s’allumer en fonction par exemple, de l’absorption du glucose, très fortement consommé par les cellules cancéreuses. Des capteurs vont traduire ces phénomènes en données, permettant d’en produire une image virtuelle. En croisant avec une image de scanner, on en déduit que quelque chose va ou ne va pas bien…

Aujourd’hui, sur quoi portent vos recherches ?

Avant toute chose, je ne suis pas médecin, mais chercheuse en sciences de l’ingénieur. Mon activité consiste à résoudre des problèmes de mathématiques appliquées qui se posent dans le domaine biomédical. À partir des données brutes produites par un « imageur », se pose la question de savoir comment on construit l’image, sachant que cette opération comporte des millions d’inconnues à estimer. Il s’agit alors de gérer des modèles mathématiques complexes qu’il faut optimiser. Parmi les millions de paramètres, on va chercher le choix optimal. Cela pose des challenges théoriques et informatiques poussés. Mais on arrive in fine à voir en images ce que notre méthode produit !

L’unité Inria où je travaille s’appelle OPIS  [4]: OPtimisation Imagerie et Santé. Le domaine médical présente donc bien entendu un intérêt majeur. Une de nos applications phares est d’accompagner médecins et radiologues afin de leur permettre d’aller plus vite et d’être toujours plus précis dans les phases de diagnostic et de suivi personnalisé du patient. Nous menons notamment plusieurs projets en ce sens, en partenariat avec l’Institut Gustave Roussy, dans la lutte contre le cancer.

Quel est l’apport du HPC convergé avec l’IA dans vos projets ? Quel rôle y joue GENCI ?

L’intelligence artificielle est devenue incontournable dans la « vision par ordinateur ».  En tant que chercheuse, je souhaite être contributrice et force de proposition.  Au regard de l’importance des données en jeu, de la puissance de traitement et de l’accompagnement nécessaires, notre équipe a décidé dans le contexte de lutte contre la COVID-19 d’avoir recours aux ressources de GENCI et au support de l’IDRIS [5]. Le supercalculateur Jean Zay et le support humain dédié permettent de mener des travaux en étant compétitif avec des acteurs industriels.

Pour ce projet d’IA appliqué à l’imagerie pulmonaire, nous avons entraîné des modèles sur des bases de données de santé publique afin d’apprendre à l’algorithme à reconnaître les différents types de lésions pulmonaires que l’on peut rencontrer chez les patients atteints de COVID-19 à partir de leurs images scanner 3D. Ces opérations impliquent une grosse puissance de calcul, mais elles fonctionnent ! Le dispositif permet une meilleure ventilation des patients à leur arrivée à l’hôpital. Il est actuellement utilisé en routine par l’Institut Gustave Roussy, qui souhaite le voir déployé plus largement. Les résultats exceptionnels de ce projet réalisé en partenariat avec l’hôpital du Kremlin-Bicêtre APHP, l’Institut Gustave Roussy [6] et la startup Owkin, ont été publiés dans Nature Communication [7].

Avoir porté ce projet au sein d’ Inria est une grande fierté pour moi et pour notre équipe !

Ce succès contraste avec la description fréquemment faite d’une difficulté d’accès et de participation des femmes dans les univers scientifiques et technologiques. Quelle sont vos expériences et vos réflexions sur ce point ? 

Dans ma promotion d’école d’ingénieurs, il y avait un tiers de femmes. Mais au lycée et en classe prépa, j’ai pratiquement été toujours la seule fille de ma classe, car peu d’étudiantes suivaient l’option « sciences de l’ingénieur ».

Il y a souvent un problème d’information sur ces carrières, celle d’ingénieur par exemple. Ce métier implique des études difficiles, longues, et pour beaucoup un soutien familial, lorsque cela est possible. Or, dans de nombreuses familles, ingénieur reste hélas un métier d’homme…

Je pense pour ma part qu’il est indispensable d’offrir de vrais choix aux filles, dès le plus jeune âge. C’est aussi pourquoi je participe à des actions pour présenter mon parcours dans des lycées. Je pense qu’il faudrait élargir les possibles dès la petite enfance. Donner envie me semble essentiel.

Ensuite, ce que je perçois, c’est qu’il existe fréquemment une forme d’autocensure. Des filles intègrent malgré elles des « barrières ». La reproduction des stéréotypes de genre n’y est certainement pas pour rien. Je vois régulièrement des jeunes chercheuses qui privilégient la carrière de leur conjoint à la leur, pour des raisons de mobilité notamment. Or, moins de femmes exerceront les métiers scientifiques et technologiques, et moins nous serons visibles…

Enfin, lorsqu’elles se lancent dans la recherche, j’ai remarqué que de nombreuses doctorantes se mettent une pression monumentale sur les épaules. Et c’est problématique. Peut-être vivent-elles un sentiment d’illégitimité ? Celui de devoir faire plus pour arriver ?

J’ai eu beaucoup de chances pour m’aider à dépasser tout ça. J’ai rencontré des « mentors », hommes et femmes, qui m’ont guidée et proposé des opportunités, au long de ma carrière.  

Quelques mots en guise de conclusion ?

Oui. Il me semble assez réducteur de parler uniquement de la place des femmes. Le combat pour l’accès et la participation des femmes aux activités scientifiques et technologiques pourrait peut-être gagner à se voir considéré plus largement.

Tout d’abord, c’est l’ensemble de la société française qui gagnerait à s’ouvrir plus fortement aux sciences. Disséminer la culture scientifique tant à l’école que dans la sphère familiale facilitera la participation des femmes aux activités et aux carrières scientifiques et technologiques.

Enfin, je pense que dans une équipe, c’est la diversité entendue au sens large qui importe : de genre, de nationalité, quelle qu’elle soit. Cela déterminera la capacité à analyser un problème sous autant d’angles différents. Nos diversités sont essentielles pour faire avancer la science.